Le prix Nobel de la paix, Dr Denis Mukwege, a vivement critiqué les processus diplomatiques de Washington et de Doha, qu’il accuse de compromettre l’avenir de la République démocratique du Congo. Dans une longue déclaration officielle, le gynécologue congolais déplore des initiatives « conçues loin du peuple », dépourvues de transparence, d’inclusion et incapables d’apporter une solution durable au conflit meurtrissant l’Est du pays depuis plus de deux décennies. Selon lui, ces accords s’inscrivent dans la continuité de plus de 150 ans d’ingérences étrangères ayant façonné l’histoire du Congo au détriment des aspirations de sa population. « À quand la fin d’accords négociés sans le peuple, illégitimes et incapables d’apporter une paix juste et durable ? », interroge-t-il.
Mukwege pointe du doigt des processus “bilatéraux, opaques et contraires au droit international”, estimant que la crise dans l’Est est avant tout régionale et nécessite l’implication de tous les acteurs, notamment l’Ouganda et le Burundi. Il dénonce également la tendance actuelle à normaliser une agression armée plutôt qu’à y mettre fin. L’Accord-cadre de Doha, présenté comme une avancée, est selon lui dépourvu de mécanismes contraignants, de calendrier précis, de garanties de mise en œuvre et de dispositions permettant de mettre fin à la culture de l’impunité. Il rappelle que seuls deux des huit protocoles ont été signés tandis que, sur le terrain, les groupes armés M23 et Alliance Fleuve Congo (AFC) poursuivent leurs opérations offensives, violant le cessez-le-feu et étendant leur contrôle sur plusieurs localités du Nord et du Sud-Kivu.
Le Dr Mukwege alerte aussi sur la recrudescence des violations graves, citant notamment le massacre de 22 civils à Irhambi/Katana dans la nuit du 23 au 24 novembre, perpétré par des forces d’occupation illégitimes. Il souligne que le Rwanda n’a toujours pas retiré ses troupes du territoire congolais et continue de diriger les opérations du M23 en violation de la résolution 2773 du Conseil de sécurité de l’ONU. Cette situation équivaut, selon lui, à une “annexion de fait” contraire au droit international et au principe de souveraineté territoriale.
Il estime que le peuple congolais se retrouve pris entre « le marteau et l’enclume », entre un gouvernement congolais dont l’irresponsabilité compromet la souveraineté nationale et un Rwanda stratège et criminel qui instrumentalise la présence résiduelle des FDLR pour consolider son emprise sur les richesses naturelles congolaises. À cela s’ajoute l’ingérence croissante d’acteurs économiques étrangers, attirés par les ressources minières, et dont les interventions alimentent les dynamiques de prédation et accentuent la vulnérabilité du pays.
Mukwege rappelle que la situation dans les provinces du Nord et du Sud-Kivu s’apparente aujourd’hui à une annexion de fait, le Rwanda exerçant une autorité illégale dans des zones du territoire congolais en violation de la Charte des Nations unies, de la souveraineté du pays et du droit des peuples à disposer de leurs richesses naturelles. Il dénonce également le soutien implicite de certains gouvernements et la présence d’initiatives industrielles dans les zones occupées, qui contribuent à normaliser une situation contraire au droit et à l’éthique.
Pour le prix Nobel, les accords de Washington et de Doha ne cherchent pas réellement à rétablir la légalité internationale dans la région des Grands Lacs. Ils offrent plutôt l’illusion d’avancées diplomatiques sans améliorer la situation dramatique vécue par des millions de Congolais déracinés, affamés et privés de leurs droits fondamentaux. Il affirme qu’aucun agenda politique, national ou géostratégique, ne saurait primer sur le droit du peuple congolais à la sécurité, à la justice et à la souveraineté.
Le Dr Mukwege appelle la communauté internationale à adopter des sanctions fortes pour garantir le retrait des forces étrangères et le démantèlement des administrations parallèles imposées dans les zones occupées, conformément à la résolution 2773 du Conseil de sécurité. Il insiste sur l’urgence d’inclure les populations locales dans tout processus de paix, de reconnaître la dimension régionale du conflit et de privilégier une approche fondée sur la vérité, la justice et la responsabilité.
Selon lui, les conditions d’une sortie de crise juste et durable ne sont toujours pas réunies. Tant que les intérêts économiques et les accords miniers primeront sur les droits humains, la sécurité et la dignité du peuple congolais, aucune paix véritable ne pourra s’installer. Il exhorte enfin les Congolaises et les Congolais à refuser d’être « la variable d’ajustement de rivalités géopolitiques » et à revendiquer pleinement leurs droits, leur dignité et la maîtrise de leur destin.
Jolga Luvundisakio
