Alors que la ville de Kinshasa croule sous les immondices, des routes inachevées et des chantiers abandonnés, l’autorité urbaine intensifie la pression sur les transporteurs. Une stratégie qui suscite incompréhension et colère au sein de la population.
Kinshasa offre aujourd’hui l’image d’une capitale à bout de souffle. Caniveaux bouchés, dépotoirs sauvages, rivières transformées en égouts à ciel ouvert : l’insalubrité s’est imposée comme le quotidien de millions de Kinois. À cela s’ajoutent des routes inachevées, des chantiers abandonnés et la quasi-disparition des services élémentaires de salubrité, notamment les agents chargés du balayage des artères principales.
Dans ce contexte déjà préoccupant, une décision du gouverneur de la ville, Daniel Bumba Lubaki, fait grincer des dents. La population dénonce ce qu’elle qualifie de « tracasserie », estimant que les priorités de la gouvernance urbaine sont ailleurs que dans la répression.

Ultimatum aux transporteurs : la peur gagne les routes
Le dernier lundi du mois marque l’expiration de l’ultimatum lancé par le gouverneur Daniel Bumba à l’endroit des transporteurs. À compter de cette date, une vaste opération de contrôle et de répression est annoncée contre tous les conducteurs et exploitants de véhicules qui ne seraient pas en règle avec les exigences de l’autorité urbaine.
Au total, 3 000 agents seront déployés à travers la capitale, notamment dans 60 carrefours stratégiques, pour faire appliquer les mesures. Les documents exigés sont nombreux : permis de conduire, contrôle technique valide, vignette, assurance, autorisation de transport et grille tarifaire pour les transports en commun.
Pour de nombreux transporteurs kinois, cet ultimatum est tombé comme une bombe. Beaucoup s’interrogent sur leur capacité à circuler librement sans être interpellés, immobilisés ou voir leurs véhicules envoyés en fourrière. Les sanctions annoncées vont de l’amende à la mise en fourrière, une menace qui alimente la psychose dans le secteur.

Une rigueur sélective ?
Cette démonstration de force contraste avec l’état général de la ville. « Comment comprendre que l’on déploie 3 000 agents pour traquer les transporteurs alors que Kinshasa manque d’agents de salubrité, de balayeurs et de politiques visibles d’assainissement ? », s’interroge un habitant de la commune de Kalamu
Pour une frange importante de l’opinion, la rigueur affichée envers les transporteurs ressemble davantage à une politique de pression qu’à une réponse structurelle aux problèmes urbains.
Salubrité publique : le retour controversé d’Averda
Dans le même temps, le gouverneur Daniel Bumba a décidé de relancer la collaboration avec Averda, société libanaise spécialisée dans la gestion des déchets. Une décision qui surprend plus d’un observateur.
Kinshasa produit chaque jour plusieurs milliers de tonnes de déchets, dont une grande partie n’est ni collectée ni traitée correctement. Pourtant, Averda a déjà opéré dans la capitale sans résultats convaincants, avant que le partenariat ne s’achève dans une certaine opacité.
Plus préoccupant encore, l’entreprise a été écartée à Brazzaville et à Pointe-Noire, deux villes pourtant moins vastes et moins peuplées que Kinshasa.
Brazzaville a dit non, Kinshasa dit oui
À Brazzaville, les autorités ont tiré les leçons d’une expérience jugée décevante et ont confié l’assainissement urbain à la société turque Albayrak. « La République du Congo a mis fin à sa collaboration avec Averda après huit ans de services, en raison de problèmes de performance, en plus de l’expiration du contrat », rappelle un cadre de l’administration urbaine congolaise.
À Kinshasa, en revanche, le gouverneur semble ignorer cet échec régional et choisit de miser à nouveau sur une entreprise déjà désavouée par le voisin direct.
Un mauvais casting aux conséquences prévisibles
Pour plusieurs acteurs de la société civile, l’assainissement urbain ne peut être un terrain d’expérimentation politique. « Un mauvais choix de prestataire entraîne l’aggravation des risques sanitaires, le gaspillage des ressources publiques sans résultats mesurables et alimente une colère sociale croissante face à l’inaction », alerte un prêtre catholique engagé dans les questions sociales.
Au final, Kinshasa semble coincée entre répression et improvisation. Pendant que les transporteurs vivent sous la menace permanente des contrôles, la ville continue d’étouffer sous les immondices. Pour beaucoup de Kinois, la capitale mérite des solutions durables et cohérentes, pas le recyclage d’échecs ni des politiques perçues comme des tracasseries.
La rédaction
