Lors de son séjour à Kinshasa dans le cadre de la 11ème édition du Festival International du Cinéma de Kinshasa (FICKIN) en octobre 2024, Toumani Sangaré, producteur, réalisateur et cofondateur de l’école Kourtrajmé de Dakar, spécialisée dans la formation des réalisateurs et cinéastes, nous a accordé une interview par l’entremise du journaliste Aaron Kanku. Il a parlé de l’essor du cinéma africain en termes de formation, de soutien et de revenus, tout en mettant en avant son école de production, mais aussi des défis à relever.
Aaron Kanku: Bonjour Toumani Sangare, merci de prendre le temps de répondre à nos questions. Pour commencer, pourriez-vous nous parler un peu de vous et de votre parcours ?
Toumani Sangare: Bonjour, c’est un plaisir ! J’ai commencé le cinéma très jeune, entouré d’amis dont les parents étaient dans le métier. Cela m’a donné envie de m’impliquer. Avec l’arrivée des caméras Mini DV, mes amis et moi avons réalisé des films que nous montrions à notre entourage, ce qui m’a motivé à poursuivre cette passion. Ensuite, j’ai commencé à faire des clips vidéo pour des artistes maliens comme Salif Keita. En 2016, j’ai réalisé mon premier long métrage, Nogochi, un film d’aventure fantastique, qui m’a ouvert des portes dans le monde de l’audiovisuel, notamment avec Canal+ et TV5 Monde. Cette même année, j’ai aussi produit une mini-série de plus de 200 épisodes, qui a bien marché.
Journaliste AK: Ces dernières années, le cinéma africain connaît un essor remarquable, mais il reste sous-représenté à l’international. Comment comptez-vous mettre en avant ces narrations authentiques qui reflètent l’histoire africaine ?
Toumani Sangare: Vous avez raison ! C’est une réflexion que j’ai depuis longtemps. J’essaie de comprendre ce qui a fonctionné et ce qui n’a pas fonctionné. Il y a beaucoup de prises de risques ; parfois, on pense qu’un projet va réussir, mais il échoue finalement. Je crois qu’avec le temps et le travail acharné, même si cela ne profite pas immédiatement à nous, cela peut bénéficier aux générations futures. Je réalise que le cinéma africain doit évoluer vers un modèle économique qui va au-delà des festivals et qui touche le grand public.
AK: Le cinéma peut-il contribuer au développement d’une société ?
Toumani Sangare : Je ne dirais pas qu’il développe une société, mais il peut changer les mentalités. Certains films ont eu un impact sur la vie de personnes, mais je ne pense pas qu’ils puissent changer une société entière. Cependant, il est vrai que certains films réussissent à sensibiliser les gens, que ce soit les autorités ou des groupes spécifiques. En ce sens, le cinéma a son utilité.
Journaliste: Avec votre expérience en tant que réalisateur et producteur, quel impact espérez-vous léguer à cette nouvelle génération de cinéastes ?
Toumani Sangare: J’ai beaucoup travaillé et co-créé l’école Kourtrajmé de Dakar, qui prend en charge entièrement les frais de scolarité des étudiants. À travers cette école, j’espère avoir un impact significatif sur cette nouvelle génération. Je veux qu’ils puissent réaliser leurs rêves beaucoup plus rapidement que moi. J’ai attendu 20 ans pour réaliser un film, et j’aimerais qu’ils n’attendent que 10 ans. Même si certains pensent que 10 ans, c’est long, cela reste une grande chance et une fierté pour moi, même s’ils ne remportent pas de prix.
Journaliste: En quoi l’école Kourtrajmé diffère-t-elle des autres écoles de production ?
Toumani Sangare: Elle se distingue par son engagement militant. Nous militons pour le droit à l’éducation gratuite et à l’égalité des chances. Nous soutenons également la parité et l’émancipation des femmes dans le cinéma, car il y a encore des inégalités entre les hommes et les femmes. Nous travaillons aussi à réduire les inégalités sociales, géographiques et de genre pour offrir une formation de qualité. De plus, nous accompagnons nos étudiants après leur formation en les aidant à trouver un emploi dans l’industrie cinématographique et télévisée, surtout à la télévision, où il y a plus d’opportunités aujourd’hui. C’est ce qui fait notre différence par rapport aux autres écoles.
Journaliste: Comment sélectionnez-vous vos étudiants ?
Toumani Sangare : Le principal critère, c’est la sensibilité artistique. Il faut être majeur, sans condition de diplôme. Ce qui compte, c’est d’avoir un bon sens de la communication à travers le cinéma. Nous avons des étudiants sans aucune expérience, mais aussi d’autres qui en ont.
Journaliste : Il’y a-t-il un film dont vous êtes particulièrement fier parmi ceux que vous avez réalisés ?
Toumani Sangare: Je suis particulièrement fier de Nogochi et Wara. Nogochi est mon premier long métrage ; c’est une fierté car je l’ai écrit, réalisé et produit moi-même. Ce n’est qu’à partir de la post-production que les partenaires sont intervenus. Sur le plan artistique et technique, c’est une grande fierté. Quant à Wara, c’est une série politique à laquelle toute l’équipe s’est engagée à 200 %. Je pense que c’est l’une des meilleures productions sur le continent, même si elle n’a pas rencontré son public à cause de la pandémie. Elle parle des aspirations politiques et professionnelles de la jeunesse. Je vous invite à la voir, elle est disponible gratuitement sur le site de TV5 Monde.
Journaliste: Étant donné la promotion ratée de Wara, est-il important de prioriser la stratégie marketing dans la conception d’un projet ?
Toumani Sangare : Tout à fait ! Aujourd’hui, nous manquons de distributeurs solides. C’est vrai, c’est aux producteurs et réalisateurs de réfléchir à comment marketer le film dès sa conception. Dans un schéma classique, ce sont les distributeurs qui s’en chargent, mais ils ne sont souvent pas assez équipés financièrement ou ne sont pas ancrés sur le continent pour mener une bonne campagne marketing. C’est un enjeu majeur pour assurer le succès de nos productions auprès du public.
Journaliste: Quel message aimeriez-vous transmettre aux jeunes cinéastes ?
Toumani Sangare: Je leur dirais de rester fidèles à leur vision et de ne pas avoir peur de raconter leurs histoires. J’espère qu’ils réaliseront leurs rêves plus rapidement que nous ne l’avons fait.
Aaron Kanku: Merci Toumani d’avoir répondu à nos questions, ce fut un honneur et un plaisir de vous interviewer. Nous espérons vous revoir à Kinshasa pour d’autres projets !
Toumani Sangare: Merci, c’est moi qui vous remercie !
