16 octobre 2026

Une lettre explosive de l’ONG anti-corruption, des tampons de la Présidence à la Cour des Comptes, et une question orale à l’Assemblée: le dossier des 100.000 m³ de carburant exonérés au nom du Programme Sino-Congolais bascule dans le champ judiciaire et politique.

C’est une saisine qui ne passe pas inaperçue à Kinshasa. Le 16 septembre 2026, l’Association Congolaise pour l’Accès à la Justice (ACAJ), présidée par Me Georges Kapiamba, adresse une correspondance référencée 31/ACAJ/SECADM/CDP/JMT/PN/2026 à l’Inspecteur Général des Finances.

Objet: “Enquête judiciaire sur l’importation en franchise de 100 millions de litres de produits pétroliers destinés au projet routier Mbuji-Mayi-Nguba”.

Le document, dont Jeune Afrique a obtenu copie, a été déposé en moins de 48 heures dans tous les centres du pouvoir: Présidence de la République le 17 septembre, Primature le 17 septembre, Cabinet du Ministre de la Justice le 17 septembre, Parquet Général de Kinshasa-Gombe et Cour des Comptes le 18 septembre. Copies envoyées également à la CENAREF, la cellule anti-blanchiment, et au Procureur Général près la Cour de Cassation.

L’ACAJ ne mâche pas ses mots. Elle salue d’abord “avec satisfaction” l’enquête ouverte par l’IGF depuis février 2026 sous la référence OM007/2026 sur les importations pétrolières en zone Sud, malgré, écrit-elle, “des entraves faites à cette enquête”.

SISC dit n’avoir jamais signé

Au coeur de la lettre, deux informations qui accablent le dossier. Selon les éléments à sa possession, la société SISC SA, le géant chinois chargé de la route Mbuji-Mayi-Nguba, “aurait formellement contesté tout lien contractuel avec Ultimate Oil & Gaz et affirmé n’avoir jamais réceptionné les 100.000 m³ de produits pétroliers concernés”.

L’ONG cite deux correspondances précises de SISC: la lettre n°1109/SISC/2025 du 4 septembre 2025 et la lettre n°3905/SISC/2026 du 26 mai 2026. Deux désaveux formels.

Pourtant, selon l’ACAJ, c’est bien au nom de ce chantier que la société Ultimate Oil & Gaz aurait été présentée comme sous-traitante de SISC pour obtenir une exonération totale de droits et taxes à l’importation.

D’où les trois questions qui structurent la saisine: dans quelles conditions le marché de fourniture a-t-il été conclu avec Ultimate ? Sur quelle base juridique et documentaire la franchise a-t-elle été octroyée ? Et surtout, quelle est “la destination réelle donnée aux 100 millions de litres de carburant ainsi importés qui reste inconnue” ?

Vers des mesures conservatoires contre Shembo

La conclusion de l’ACAJ est d’une rare fermeté. Estimant qu’il y aurait eu “apparemment dilapidation de l’argent du contribuable congolais”, l’ONG recommande à l’IGF, en qualité d’Officier de Police Judiciaire, de “référer de l’ensemble du dossier à l’Officier du Ministère Public compétent pour la suite d’enquête judiciaire et surtout la prise des mesures conservatoires urgentes à prendre contre les auteurs présumés des faits […] en vue de prévenir leur fuite vers l’étranger et se soustraire de leur jugement.”

En clair: gel des avoirs, saisie et interdiction de quitter le territoire visant directement le DG de l’APCSC, Freddy Shembo, et les responsables d’Ultimate.

Une demande qui n’est pas restée sans écho politique.

Munyomo passe à l’offensive

Selon nos informations, le dossier a rebondi à l’Assemblée Nationale. Le député national Patrick Munyomo, élu du Nord-Kivu et connu pour ses questions sur la gouvernance des ressources naturelles, a déposé une question orale avec débat adressée au DG de l’APCSC.

Objectif: obliger le DG Shembo à s’expliquer publiquement sur la chaîne de décision qui a permis l’octroi de l’avantage fiscal, sur le rôle exact de l’APCSC dans la désignation du sous-traitant, et sur la traçabilité des cargaisons déclarées pour la route Mbuji-Mayi-Nguba.

Un angle parlementaire qui pourrait forcer la Cellule Fiscale des Marchés Publics à Financement Extérieur à publier la liste des exonérations accordées sous le code du Programme Sino-Congolais.

Mais pour l’ACAJ, l’affaire est déjà qualifiée: détournement présumé de fonds publics par le biais d’une franchise douanière dont le bénéficiaire final reste introuvable.